Rétro – Preston Tucker : L’homme et le mythe

0
1134

Peu connu du grand public, il est très adulé par les aficionados du beau design et des voitures révolutionnaires. Preston Tucker a laissé derrière lui une légende, lui, qui a eu une carrière d’ingénieur en étoile filante. Un génie mésestimé et une histoire rendue célèbre par un magnifique film signé Francis Ford Coppola.

Avant de nous pencher sur la vision et l’héritage d’un homme hors du commun dans cet épisode rétro, revenons d’abord sur le film de Francis Ford Coppola, intitulé Tucker mettant en vedette un magnifique Jeff Bridges, dans un biopic ficelé et très intime. Nous sommes en 1948. Preston Tucker est un homme qui a dépassé la quarantaine et qui rêve de développer une approche unique dans le milieu automobile de son époque. Brillant ingénieur doublé d’un chercheur visionnaire, il décide de pousser plus loin les limites de l’ingénierie automobile de son temps et finit par concevoir un véhicule révolutionnaire. Il met au point une voiture unique dans sa vision, dans ses détails, dans sa coupe, dans son design et surtout poussant plus loin les limites des constructeurs. C’est ce qui va pousser ceux que l’on appelle les Big Three (Trois Grands de Detroit), à savoir Ford, General Motors et Chrysler, à monter au créneau pour discréditer cette figure sortie de nulle part, ce self-made man qui a tout mis en place allant jusqu’à forcer le soutien d’un certain Howard Hughes, un homme tout aussi ingénieux, tout aussi audacieux et qui ne recule devant aucune difficulté. Les Trois magnats de la voiture se liguent contre lui et tentent par tous les moyens de freiner son élan en l’empêchant de réaliser ses projets. Le film se termine sur une touchante scène de tribunal, lors d’un procès fameux où Preston Tucker montre à toute l’opinion publique que le rêve américain n’est pas permis pour tous et que face à l’argent des grandes Majors, les génies sont souvent broyés.

Ceci pour ce film qui réhabilite l’image d’un homme hors pair, qui a essuyé la colère et l’injustice au nom de son génie précurseur. Ce qui fait de lui l’une des plus grandes figures de l’industrie automobile du XXème siècle.

En effet, né en 1903 dans le Michigan, Preston Tucker a toujours été attiré par tout ce qui roule. Une obstination, une obsession qui l’a mené à faire de longues recherches pour construire la voiture idéale selon ses critères. Fou des voitures, il a appris à conduire dès l’âge de
11 ans, rivalisant selon ses amis avec les conducteurs les plus chevronnés tant sa maîtrise du véhicule semblait instinctive. Aventurier, homme libre et esprit ouvert à tous les attraits du monde, Preston Tucker devient d’abord mécanicien, puis il est garçon de bureau, avant de devenir policier, puis ouvrier chez Ford pour finir vendeur dans une concession auto. Des années d’essais et d’errance avant de décider de forcer le destin en construisant The car, La voiture, celle capable de courir les 500 miles d’Indianapolis. C’est son rêve et il y travaille avec acharnement et détermination. Ce qui fait que lorsque la guerre éclate en Europe en 1939, le jeune Tucker arrive à concevoir un véhicule blindé ultra-rapide. Un engin qu’il va doter d’une mitrailleuse installée dans une tourelle vitrée pouvant tourner à 360°. Un exploit pour son époque. Une invention inédite qui dérange plus d’un, surtout les grands industriels en cheville avec les militaires américains.

Ce qui fait qu’avec une vitesse de 185 km/h, cette invention fantastique est jugée trop rapide et trop dangereuse à une époque de consensus entre tous les constructeurs qui ne voyaient pas l’avenir de l’automobile évoluer surtout pour l’après-guerre. D’ailleurs, Preston Tucker avait vu tout juste puisque sa fameuse tourelle Tucker, finit par intéresser la Navy, puis l’aviation américaine qui y a vu un engin d’une importance capitale dans leurs stratégies militaires. L’histoire nous apprend que cette prouesse de Tucker a été adoptée et exploitée sur de multiples engins dont les bombardiers B17 et B29. C’est cette invention qui a permis à Tucker de faire fortune et d’oublier tout le mal que les grands de l’industrie automobile lui ont infligé en arrêtant net sa carrière de futur leader de la construction de véhicules révolutionnaires.  

Mais, comme on dit, rien ne peut arrêter un esprit vif et libre. Ceci se vérifie après la guerre, quand Preston Tucker met sur roues une autre voiture révolutionnaire : un engin de toute beauté, à la fois rapide, élégant et d’une sécurité presque sans faille. Cette nouvelle découverte hors normes se précise quand Tucker rencontre l’investisseur Abe Karatz. Avec lui, il arrive, suite à une audacieuse campagne de publicité, de lever pas moins de 25 millions de dollars auprès de 50 000 actionnaires. Un montant faramineux surtout après la guerre qui a lourdement impacté l’économie américaine. C’est grâce à cet argent qu’il obtient un permis provisoire pour installer une chaîne de production dans une usine désaffectée de l’armée de l’air à Chicago. Seule condition : présenter, dans un délai très court, cinquante voitures, pour lancer la production. Il y travaille d’arrache-pied, mais encore une fois, les Trois Grands ne le lâchent pas. Preston Tucker n’arrive pas à se fournir en acier puisque les concurrents lui ont mis un embargo. Et il n’a pas pu fournir les 50 premiers véhicules dans les délais. L’histoire nous apprend que les 13 dernières voitures ont été assemblées à la main par 300 employés sans salaire. Puis, on s’arrange pour l’accuser de publicité mensongère, de fraude et d’escroquerie. L’affaire passe devant les juges. Et là encore, Preston Tucker fait preuve d’une grande audace en invitant les 8 jurés à monter à bord de ses voitures pour leur prouver qu’elles roulent bien. Il est acquitté en 1949. Mais il fait faillite. L’Etat lui reprend l’usine. Les concessionnaires le lessivent pour récupérer leurs avances, il ne cède rien de sa détermination. Il se lance dans un projet de fabrication de voitures au Brésil.

C’est là qu’il découvre qu’il a un cancer du poumon. Il meurt le 26 décembre 1956, laissant derrière lui une véritable légende et 51 Tucker qui ont pu voir le jour jusqu’en 1949. Tous ces bijoux deviennent des voitures de collection. En 2012, une Tucker Torpedo a été vendue aux enchères pour près de 3 millions de dollars.